Le rocher

     “Les dieux avaient condamné Sisiphe à rouler sans cesse un rocher jusqu'au sommet d'une montagne d'où la pierre retombait par son propre poids. Ils avaient pensé avec quelque raison qu'il n'est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir”... [Albert Camus]

     Je pense au rocher de Sisiphe, à ce rocher qui sans cesse retombe par son propre poids... Je ne cesse effectivement (c'est le sentiment que j'ai) de rouler ce rocher jusqu'en haut de la montagne... Et pourtant je ne suis pas Sisiphe... Je ne sais pas (parce que je n'en ai pas vraiment conscience) si mon “travail” est inutile et sans espoir... Et je m'en fous ! Je sais seulement que je roule le rocher, et que je ne considère pas cela comme une “punition”... Ni comme une “vocation”... Ce serait à mon sens – du moins c'est ainsi que je le ressens- “quelque chose d'heureux, de profondément heureux, qui dépasserait tout désespoir, oui, tout désespoir même effectif”...

      J'ai imaginé que le rocher demeurait tout en haut de la montagne et que plus jamais il ne retombait au bas de la montagne...

Et j'ai su...

J'ai su que c'était le bonheur absolu mais aussi, le désespoir absolu...

Un désespoir étrange cependant... Tout empreint de gravité et dépassant toutes les émotions possibles...

C'était comme à l'intérieur d'une bulle de roche avec une lumière de jour sans soleil et sans ciel...

Et fugitivement, venait un visage, s'ouvraient des lèvres très douces...

Cela me parut tout à fait absurde mais néanmoins je désirais transcrire ce que je ressentais, dans une sorte de langage – ou d'écriture – ou de musique – que l'univers tout entier eût pu transporter.

Je trouvai ce langage – ou cette écriture – ou cette musique...

Les hommes autrefois, gravaient dans la pierre face au ciel, parce qu'ils pensaient que les dieux dont ils ne savaient pas la demeure et qu'ils n'avaient pas vus, seraient leurs lecteurs... Mais cela n'était pas de la religion. La religion et les cultes sont venus après... Avec l'écriture sur le papier et les grands auteurs comme des dieux...

Oui je trouvai ce langage – ou cette écriture – ou cette musique... Dans la bulle de roche éclairée de la lumière du jour sans ciel et sans soleil...

Et dès que je pus m'exprimer dans ce langage – ou cette écriture – ou cette musique, il n'y eut plus ce visage fugitif ni ces lèvres si douces un bref instant, et commença un exil sans solitude.

Je ne mourus point...

 

J'ai imaginé, oui !

J'imagine toujours...

Je ne cesse d'imaginer...

 

... Il est retombé, le rocher...

En haut, tout en haut, il s'est délesté de la haine et de la violence des hommes... Il s'est aussi délesté de l'espérance qu'il portait... De cette espérance comme une glaise le recouvrant et adoucissant la poussée dans la montée.

En haut, tout en haut, c'est à chaque fois la dernière fois...

En bas, tout en bas, c'est à chaque fois la première fois... Et quel poids !

 

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