Au Pays des Guignols Gris : le monde désuni, la traversée, après la traversée et contes

 

AU PAYS DES GUIGNOLS GRIS

     Pour lire le texte intégral de chacun des volets de la trilogie, aller sur http://www.alexandrie.org dans "bibliothèque" catégorie "roman" (anticipation) pour les 3 premiers volets, et catégorie "conte" pour les contes du pays des guignols gris... Ces ouvrages sont en téléchargement libre.  

 

 

D'où vient ce titre “Au pays des guignols gris”?

 

Ce n'était le 30 mai 1983, que le titre de ma première “pensée” écrite sur une feuille de carton blanc et collée sur le mur dans la cuisine de ma maison des Vosges...

A cette époque là, je n'écrivais plus rien depuis au moins huit ans. Et ce soir là, le 30 mai 1983, après avoir reçu chez moi mes copains de l'Amicale des postiers de Bruyères, il m'est venu l'idée de cette première, toute première “pensée” de quelques lignes...

Cela commençait ainsi : “Au pays des guignols gris tu faisais des ronds dans l'eau...”

Très vite, les jours suivants, d'autres réflexions, d'autres “pensées”, me vinrent, et je les écrivis tout comme la première, sur des feuilles blanches de carton et les collai aux murs de ma maison, dans toutes les pièces, sur les portes et même dans les WC...

Gabriel Rémy, auteur de “Cochebille”, un Vosgien, receveur à la poste de Lunéville et délégué de la Société Littéraire de la Poste pour la région Lorraine, à l'époque, avec lequel j'entretenais une relation, étant moi même depuis peu adhérent à la Société Littéraire, avait beaucoup aimé ce titre “Au pays des guignols gris” : il souhaita même que je lui “cède” ce titre pour l'un de ses futurs livres! Mais je lui répondis que je préférais conserver ce titre pour moi et que je ne le cèderais donc pas...

En 1988, je décidai de participer au concours “Prix découverte” de la Société Littéraire de la Poste. Je sélectionnai quelques unes de mes nouvelles, en fis un recueil intitulé “Au pays des guignols gris”.

En 1989 l'on célébra le Bicentenaire de la Révolution Française. Je fus particulièrement impressionné par l'ampleur des manifestations artistiques et culturelles, par les spectacles et par les commémorations dans tout le pays durant cet été de 1989. Et cela me fit beaucoup réfléchir... Entre d'une part la beauté qui se dégageait de toutes ces créations artistiques et de l'émotion suscitée dans le coeur des gens, et la réalité de la vie présente d'autre part... Une réalité assez dure, décevante et déconcertante cependant...

Alors j'imaginai ce que pourrait être une “révolution culturelle” dans une nouvelle histoire et dans une nouvelle géographie de la Terre... Dans par exemple, un million d'années après notre ère...

Je commençai donc en 1989 la rédaction sur plusieurs cahiers, de “Au pays des guignols gris”.

Et c'est seulement à partir du 5 mai 2001 que je décidai de revoir ces cahiers et de donner si l'on peut dire une structure et un “fil conducteur” à mon ouvrage. A cette époque au printemps de 2001 l'on parlait de “vache folle”, de fièvre aphteuse et l'on brûlait en grande quantité des vaches mortes, l'on euthanasiait des troupeaux entiers par “mesure sanitaire”...

D'où l'épisode de la “pièvre” (une maladie épidémique décimant les êtres vivants depuis les insectes jusqu'à l'homme)... Episode que pour la “petite histoire” j'écrivis sur la plage de Contis le 7 juin 2001 dans l'entrée d'un blockhaus...

Au pays des guignols gris” parut le 12 octobre 2002 aux éditions Bénévent. Il me fallut 9 mois pour écrire le livre (environ 450 pages) du 5 mai 2001 au 26 janvier 2002.

Par la suite, lorsque j'ai décidé de publier d'autres ouvrages sur Alexandrie Editions, j'ai représenté “Au pays des guignols gris” sous la forme d'une trilogie en trois volets (et donc j'ai modifié la structure du roman)...

-Le monde désuni, premier volet : une nouvelle géographie et une nouvelle histoire de la Terre après une “nuit des temps” d'un million d'années, l'épisode de la pièvre, puis la Révolution Culturelle...

-La Traversée, deuxième volet : l'extraordinaire et étonnant voyage d'Eridan à travers le “Grand Continent”, le “pays des Atalantes” et le “Continent Austral”...

-Après la Traversée, troisième volet : l'histoire d'Eridan et de Tayguète, et autres personnages.

-Enfin en complément de cette trilogie “Les contes du pays des guignols gris”...

 

Extrait du 1er volet “Le monde désuni” :

 

Jusqu'au milieu du 17 ème millénaire, la population mondiale s'était maintenue autour du milliard d'habitants. Puis, en l'espace de quelques siècles seulement, elle avait plus que doublé. Aussi les zones dans lesquelles la nature des sols, le climat et la végétation, le relief, la proximité de l'océan, les réserves naturelles en matières indispensables ( bois, minerais... ), favorisaient l'implantation et le développement des sociétés humaines, n'étaient pas, loin de là, des espaces " extensibles ". Quelle technologie, par exemple, eût permis de gagner sur l'immensité du Désert Absolu, des marais nordiques, du Grand Bassin Dépressionnaire, ou même sur les territoires presque totalement inconnus du continent Austral, qui, durant six mois de l'année, étaient alors recouverts de neige et de glace ?

Les centrales d'accumulateurs d'énergie dont dépendaient toute la vie économique, la production, la richesse, les pouvoirs, étaient alors au centre de toutes les préoccupations des états, des empires et des alliances. La population mondiale s'élevant rapidement, les besoins allaient croissant.

Toutefois, la construction de ces centrales, pour la sécurité des habitants, ne s'avérait possible qu'en des lieux désertiques, et en même temps accessibles, en lesquels on pouvait implanter, durant les travaux d'édification, toutes les infrastructures nécessaires.

L'édification de ces centrales, et plus tard, leur entretien, nécessitait par conséquent des accords internationaux, des contrats de développement, des servitudes, pour la plupart des états qui cherchaient à obtenir le monopole de l'exploitation des centrales, ou du moins, une part non négligeable du monopole.

La course effrénée à la construction de gigantesques structures, qui, vues de l'espace, défiaient les regards des techniciens et des chercheurs travaillant sur des stations orbitales ; fut génératrice de nombreuses créations d'emploi, mais aussi d'inégalités sociales accrues, d'exodes de populations mal préparées à un changement d'existence, de ségrégations et de clivages qui devaient bientôt provoquer des révoltes, des répressions, et surtout, un contrôle permanent, un «  quadrillage » efficace des services de Sécurité Civile et des Brigades Sanitaires, de toutes ces populations marginales à risque.

Il devint évident que le nombre des centrales d'accumulateurs d'énergie ne pouvait augmenter indéfiniment. Et, dans les dernières années du 17 ème millénaire, l'essor de la population inquiétait les dirigeants des grandes puissances économiques. A ce rythme-là, on serait bien dix milliards d'ici quelques siècles... Il fallait trouver une " solution ". La perspective d'un conflit généralisé qui décimerait des millions d'êtres humains ne suffisait pas... La "solution", débattue en secret tout d'abord dans des conférences internationales en lesquelles ne participaient que les plus puissants des dirigeants et des gouverneurs, s'élabora donc sur la base de directives prises en commun. Il fallait mettre au point un " Système " qui permettrait, d'une part, de créer de la richesse monétaire , ceci afin de financer les grands travaux, de réaliser des profits fabuleux, et, d'autre part, d'éliminer un grand nombre d'êtres humains, méthodiquement, sans effusion de sang, légalement, sans provoquer de " remous sociaux ".

Le but de cette " épuration " était bien clair, dans l'esprit des concepteurs de la " Solution Radicale ": faire progressivement disparaître de la surface de la Terre toutes les personnes qualifiées d'indésirables, en mettant en place un système doté de structures, d'une organisation planifiée, d'une puissance de contrôle, de moyens tels, que toutes les populations, tous les individus ciblés ou dont l'existence était fragilisée par la servitude et l'indigence, seraient nécessairement éliminés.

Il demeurait cependant un obstacle non négligeable à franchir ou à contourner pour qu'une telle " solution " puisse être appliquée concrètement : l'opinion publique. Comment réagirait-elle ? Comment intègrerait-elle dans son esprit, ce " processus d'élimination" ?

Pour cela, il fallait accélérer tout d'abord une " logique de guerre ", une conflagration générale qui creuserait les sensibilités, créerait des réflexes de survie, instaurerait un climat de peur, d'insécurité, une exacerbation des clivages sociaux ; en somme, préparer l'opinion publique par les rudes épreuves auxquelles elle serait soumise, à une nouvelle conception de la légitimité d'exister...

La " Solution Radicale " ne vit le jour, dans toute son effrayante et inimaginable réalité, qu'en 17009, au bout de huit années qui réduisirent la population mondiale de trois cent millions d'habitants. A l’issue du conflit, la planète était encore peuplée de plus de deux milliards d'êtres humains, répartis à 90 pour cent sur le Grand Continent. Mais sur ce continent, si vaste, les deux tiers étaient alors inhabitables, du fait de l'immensité des zones désertiques, insalubres ou soumises aux colères de la nature...

Durant les années de son existence, le processus d'extermination fit beaucoup plus de victimes que les deux grands fléaux de ce début du 18 ème millénaire : la première guerre mondiale, et ... la pièvre ...

 

En 17001, lorsque les Atalantes avaient décidé de s'isoler totalement du Grand Continent, ce n'était pas essentiellement à cause de l' imminence d'une guerre mondiale dont ils redoutaient, cependant, sur leurs côtes, la possibilité d'un débarquement massif. D'ailleurs, pour parer à cette éventualité, ils avaient édifié tout le long des côtes un "mur " de fortifications, avec de puissantes structures de défenses, d'abris, de nids de batteries réputés imprenables.

Seules, les côtes septentrionales, puis le " Bouclier Atalante ", le long du cercle polaire, n'étaient pas protégés. Jamais les envahisseurs ne passeraient par là, puisque, dix mois durant, la banquise, les icebergs, le blizzard, interdisaient toute pénétration humaine.

Ce que les Atalantes redoutaient le plus, c'était l'arrivée de la pièvre, dans sa forme évolutive, sur leur continent. Elle était déjà présente en 16995, mais n'affecta alors que les mouches, ou quelques espèces de petits coléoptères avant de se généraliser à partir de 16997 à l’ensemble des insectes, sans toutefois s'étendre à d'autres espèces animales, comme sur le Grand Continent.

 

 

Extrait du 2ème volet « La Traversée » :

 

Dans une ruelle située à proximité du vieux port, celui du début du 18 ème millénaire, Eridan aborda une vieille femme courbée par le lourd cabas qu’elle portait à bout de bras. Elle venait tout juste de s'arrêter pour caler son pain au dessus du sac, et ramassait un porte monnaie éventré dont la fermeture avait cédé. Les pièces de un, deux , dix parsécus, brillaient sur le trottoir et dans le caniveau. La femme s'apprêtait à s'agenouiller sur le trottoir afin de récupérer sa monnaie. Eridan, à sa hauteur, se pencha vers elle.

-- Ah, les beaux petits sous tout neufs, ma bonne dame, c'est pas ce soir qu'ils iront tinter sur le comptoir du bistrot d'en face! Ils ne feront ni le bonheur d'un clochard d' Eiskriz, ni celui d'un vagabond des steppes!

Mais dites-moi, chère madame, si vous demeurez dans le quartier, où se trouve la Maison des Jeunes, celle des environs du port ?

-- C'est dans la première rue sur la gauche, mon petit, et vraiment merci de tout coeur pour les pièces.

Et la femme s'évanouit dans un brouillard qui brusquement tombait sur la ville.

C'est alors que, deux ou trois pas plus loin, dans l'encadrement d'une porte, une femme très belle, d'une trentaine d'années, qui avait vu l'étranger aidant la petite grand'mère, intervint :

-- La maison des Jeunes ? Mais tu vas y crever de froid, mon pauvre garçon, cette nuit... Viens plutôt chez nous ! Tu dois venir de loin, toi ! Entre, nous n'allons pas te manger... Tu es ici comme chez toi.

La voix et le regard de cette jeune femme effacèrent toute hésitation, toute retenue, de la part d' Eridan : il se jeta frigorifié et confiant dans cette gentillesse du bout du monde qui s'offrait ainsi à lui, et qui le pénétrait jusqu'à la moelle des os. Le regard d' Adria le touchait, délicatement, telle une lèvre invisible sur une cicatrice encore vivante...

Alco, le compagnon d' Adria, un ouvrier du port, arriva dans l'entrée de la maison. Il dit à Adria : « tiens, voilà de la visite ! D’où vient donc ce garçon ? »

-- Bonjour, annonça Eridan, je viens d' Enizolie. J'ai traversé toute la Circadie Extrême-Orientale, en vélo, par la piste depuis Uranoza, et par le Métrobus depuis Opus-Véga.

Alco s’empressa de confirmer à Eridan l’invitation d’ Adria :

 

-- Range ta bicyclette à côté de la mienne dans la grande entrée, ce n'est pas la place qui manque ici !

Effectivement, le hall d'entrée était aussi immense que l'accueil d' Adria et d' Alco. Eridan apprit par la suite que dans presque toutes les maisons des habitants du Grand Nord, l'espace réservé à l'entrée se devait, traditionnellement, de s'ouvrir ainsi et d'être très vaste pour mieux exprimer une capacité d'accueil et de convivialité, ressentie comme une nécessité.

Lorsqu'il entra dans cette maison, la première impression d' Eridan fut d'emblée très favorable. Le hall se composait de deux parties, séparées par trois grandes marches entre deux niveaux d'inégales superficies. A gauche de la porte d'entrée, presque jusqu'à la première marche, contre la cloison de séparation avec l'une des pièces principales, des étagères en bois verni, épaisses et solides, soutenaient de nombreux bacs et pots de plantes vivaces, de fleurs multicolores. De l'autre côté, c'était, vers le fond, une haute cage cylindrique abritant quelques petits rongeurs, sympathiques d'aspect, bruns et noirs, puis, le perchoir pour le perroquet. Près de la porte d' entrée, sur la droite, les vélos d' Adria et d' Alco, une énorme malle en osier, un meuble bibliothèque chargé de revues de voyage, d'encyclopédies et autres ouvrages.

Le second niveau du hall d'entrée, surélevé, plus restreint, avait un caractère déjà très intime.

En un bref instant, alors qu'il rangeait son vélo à côté de celui d' Alco, Eridan fut sensible à cette intimité et le choc de cet accueil lui fit du bien.

Adria, de sa voix un peu grave, et si chaleureuse, déchira le silence qui venait un instant de se poser sur les lèvres d' Eridan :

-- " Alors, comme cela, petit frère aux cheveux noirs, tu viens d' Enizolie... Et de quel endroit, précisément ?"

-- D' Enizola, la métropole des Arts et de la Culture. J'habite au bout de la ville, près du parc Bételgeuse, et de la Porte d' Orion. Je travaillais aux Messageries Planétaires, à Enizola, et j'ai décidé de prendre un congé de disponibilité pour tenter une aventure qui me tenait à coeur : traverser le Continent par mes propres moyens, voir du pays, rencontrer des gens... D'ici deux mois environ, je compte bien me trouver à Enolabay pour les fêtes du Tricentenaire de la Révolution Culturelle, atteindre enfin l'extrémité du continent, le cap d' Atarakbay.

-- En attendant, Eridan, tu es actuellement à moins de cent kilomètres du Cap de la Grande Ourse, l'extrémité Nord du continent.

-- Ainsi, dit Alco, tu viens d' Enizola, la cité des mille et une universités, car chaque personne là-bas, dit-on, est à elle seule une véritable université ambulante !

Nous y avions fait dernièrement un séjour de vacances. Ce qui nous a le plus étonné, Adria et moi, c'est le très grand nombre de portes sans serrures dans tous les quartiers d' Enizola, alors que chez nous, pourtant, où règne la confiance, nos portes d'entrée peuvent être fermées à clef. Oui, nous avons beaucoup aimé Enizola, ses jardins de rêve, ses avenues gorgées de soleil, peuplées de visages souriants et attentifs, ville extrêmement orientale, invitant l' astre du jour, chaque matin, à monter de l'océan pour venir embrasser doucement ses plages et ses promenades...

Trois heures durant, Eridan raconta son voyage, le passage du Grand Chien, le Centaure, la traversée de la steppe entre Uranoza et la Forêt Pétrifiée, l' arrivée à Opus Véga...

Adria et Alco parlèrent du pays des lacs et des forêts, entre Ionitzki et Sprenzka, du caricou, animal mythique des steppes du Nord, qui traversait des légendes et des récits dont les origines se diluaient au confins de la Nuit des Temps et du début d' ER-3. Ils racontèrent aussi leur vie paisible, leur rencontre, encore récente.

En l'honneur de ce garçon vibrant de santé et d'enthousiasme, qui, manifestement, avait un solide appétit, Adria s'était surpassée en matière de gastronomie locale, composant un menu digne d'une cour princière de l'ancien temps. Alco avait monté de sa cave les meilleurs vins du continent, ceux de Tankara, en Neurélabie Méridionale, et ceux de la côte Enizolienne.

Ensuite, auprès de l' âtre d'une gigantesque cheminée, dans la douce chaleur dégagée par la combustion de bûches volumineuses, ils écoutèrent de la musique : le souffle d' Andromède, les Intégrales, Latitude moins 17, Solitude sidérale, L'envers du Cosmos, Météore 42, Retour des Pléiades...

-- Alors, petit frère, dit Adria, n'es-tu donc pas mieux, là, avec nous, bien au chaud, plutôt qu'à la Maison des Jeunes, à te geler sous de méchantes couvertures de la Brigade sanitaire ?

C'est que l' hiver est très long chez nous ; dure neuf mois, peut-être même dix, alors, il nous faut nécessairement beaucoup de réconfort, des visages étrangers tout éclaboussés de soleil tels que le tien pour oublier le froid, la neige, le blizzard ; ne plus entendre dans les faubourgs de la ville, le hurlement des loups et des chiens sauvages à l'époque des jours les plus courts.

A combien penses-tu que le thermomètre descend, ici, Eridan, passé le solstice d'hiver, entre Eiskriz et le cap de la Grande Ourse ?

-- Je ne sais pas, Adria, je n'en ai aucune idée...

-- Soixante dix degrés en dessous de zéro, petit frère ! Mais c'est un record, on voit ça seulement deux ou trois fois par an, en moyenne. Par cette température là, tout s'arrête dans la ville. Plus rien ne roule, tout est fermé. Au dehors, c'est comme dans le Désert Absolu : une personne hors de chez elle est une personne morte.

A plus d'une dizaine de millénaires avant ER-4, alors que notre civilisation actuelle n'en était encore qu'à ses premiers balbutiements, les gens qui vivaient dans notre pays bénéficiaient, si l'on peut dire, de conditions climatiques moins sévères que de nos jours. En effet, notre planète, à cette époque, au moment du solstice d' hiver, se trouvait à sa plus courte distance du soleil, et par conséquent, la limite méridionale de la banquise permanente ne descendait pas jusque sur les côtes de Circadie Centrale, comme de nos jours. Et sur une brève saison estivale, les peuples de la zone froide de l'hémisphère Nord jouissaient d'une semaine d'été supplémentaire.

La situation est aujourd’ hui inversée, entre les deux hémisphères, et les étés du continent Austral sont donc plus longs.

-- Sincèrement, déclara Eridan, je suis très touché de votre accueil et de votre gentillesse. Si vous retournez un jour à Enizola, il ne vous sera pas difficile de localiser ma maison : c'est la plus petite, la plus blanche, et la dernière de la rue Haute juste avant la Porte d' Orion s'ouvrant sur le Parc Bételgeuse. Chez Monica, ma mère, et Cyril, mon père, c'est sûrement là qu'il faut aller, à Enizola. J'occupe également une chambre meublée, boulevard du Cygne non loin de la maison de mes parents. Mais si c'est là que vous venez, je vous conseille de prendre dans vos bagages des tapis de sol et des sacs de couchage. Peut-être même vous demanderai-je de me prévenir à l'avance, car dans mon " antre ", c'est un vrai bazar, et il y a des boîtes de conserve partout.

 

Extrait du 3ème volet « Après la traversée » :

 

« Tu sais, un jour, là-bas, alors que j' allais mieux, ils m'ont sorti de leurs cages de verre et de métal. Ils m'ont fait descendre de la grande tour de la Cité Médicale en laquelle j' avais séjourné dans l'inconscience depuis mon arrivée à Kafricoba. Je n'avais plus besoin de perfusions, il me fallait, à leur avis, de l' air pur, un décor différent, d'autres images, d'autres paysages. Alors, deux assistantes sanitaires, un médecin chef, m' accompagnèrent, en turbotrain, jusqu'à l'extrémité méridionale du continent, à Cabo-Verdi, dans un port sans bateaux, avec seulement des plate-formes qui s' avançaient dans l' océan. De drôles d'engins cylindriques percés de hublots ronds évoluaient sur de larges pistes. Je compris que c' était là une base aérienne. Ils m'ont fait monter à bord de l'un de ces cylindres. Le médecin -chef et les assistantes prirent place, également, à mes côtés, nous nous assîmes sur des sièges confortables, l'on passa autour de ma taille, une large ceinture. L'une des deux assistantes, Astrid, m'expliqua tout de suite, lorsque je fus immobilisé sur le siège, pour quelle raison les médecins de la Cité Médicale avaient décidé de me faire voyager pendant quelques jours, et de me suivre dans cette aventure assez étonnante pour moi, tu vas comprendre pourquoi, Vilica.

Astrid me dit alors :

-- Tu vas découvrir un pays nouveau, un pays tout neuf, tu rencontreras là bas des gens qui ne nous ressemblent pas du tout, et cette expérience sera pour toi une transition entre le monde qui est encore le tien, et notre monde à nous, le monde que tu dois retrouver.

Sur une distance de plusieurs milliers de kilomètres, nous survolâmes un océan immobile, tout gris, tout brillant. Le capitaine de l' équipage, avec lequel nous pouvions communiquer parce que dans le petit appareil, nous étions tous regroupés, les uns à côté des autres, m'expliqua :

-- Dans cette partie de l' océan Austral, à l' époque du solstice d' été, les vents très violents de la convergence, aux latitudes moyennes, s' arrêtent de tourner, et les eaux sont calmes deux mois durant, et même jusqu'à l'équinoxe du troisième mois.

Enfin, nous aperçûmes à l'horizon une ligne grise, imprécise. Un rivage de sable et de cailloux apparut, puis des collines verdoyantes aux crêtes recouvertes de neige, d' étroites vallées tendant jusque dans l' océan d' énormes langues de glace, et, un peu plus loin, vers l'intérieur des terres, des montagnes rouges.

C'était le troisième continent, la Terre des Hommes Primitifs, m'ont-ils dit.

Au delà de la péninsule qui s' avançait dans l' océan, vers le Nord, et que nous venions de survoler dans toute sa largeur, notre route s'infléchit en direction du Sud-Ouest, ce fut encore l' océan gris et immobile, puis, de nouveau le rivage, et, sur des centaines de kilomètres, une terre vierge s' étendit sous nos yeux, dépourvue de végétation, sans la moindre trace de vie. Roche nue, poussière grise, sol lunaire par moments, sable brun, terre rouge, taches violettes, ravins, tranchées, fractures béantes, gorges profondes au fond desquelles ruisselaient des torrents de lave bouillonnante, marécages, cuvettes naturelles emplies d'un liquide qui ressemblait à du plomb fondu, massifs tourmentés constitués de roche poreuse, peu élevés mais percés de grottes comme du gruyère, se succédaient à perte de vue, dans cette région du continent Austral. J'ai demandé au pilote du cylindre volant s'il n'était pas possible d'atterrir, car ce paysage me fascinait, et je sentais très vivement le besoin de me promener, une heure ou deux, au sol, pour me dégourdir les jambes, mais surtout pour voir de beaucoup plus près ce paysage, toucher les pierres, respirer l'air, suivre la course du soleil, s'inclinant, à l' ouest, et descendant sur l' horizon.

Ils m'ont répondu qu' ici, ce n'était guère envisageable, que c'était trop dangereux. Plus loin, peut-être, ce serait possible.

Au bout de ces quelques centaines de kilomètres, apparut sur l'horizon une ligne verte, puis ce furent des collines recouvertes d' herbe et de petits buissons, ensuite des plaines et des forêts, comme en Circadie septentrionale. Les arbres étaient pour la plupart des sapins géants, mais il y avait aussi, espacés de clairières, d' épais fourrés où les troncs noueux, les branches et les feuillages rendaient le territoire environnant inaccessible. Aussi cette contrée boisée, luxuriante, dense d'une inextricable végétation, conservait-elle tout son mystère, ses secrets, et semblait-elle inviolable, impénétrable à la civilisation évoluée des hommes des deux autres continents.

Nous pouvions discerner, également, dans le lointain, vers le sud, les dômes aux couleurs de la cendre, de quelques volcans qui, à n’ en pas douter se trouvaient encore en activité, puisque de sinistres vapeurs noirâtres évoluaient dans le ciel en tournoyant. Cette chaîne volcanique située près du pôle devait exercer sur le climat de cette région une influence prépondérante. Les vents glacés qui tournaient autour du cercle polaire en une ronde infernale, piégés par la chaleur des cheminées enfoncées dans la terre et par l’haleine tiède de ces gueules de titans, s’ adoucissaient et transformaient cette étrange contrée du bout du monde en un jardin sauvage et mystérieux.

Le jour durait très longtemps parce qu’ici c’ était l’ été et le soleil n’ en finissait pas de glisser vers l’ horizon. L’air était froid, le vent du sud perçait, déchirait l’ atmosphère, sifflait lugubrement.

Nous atterrîmes sur une piste assez large, de terre battue, entre deux massifs forestiers. Le cylindre volant demeura cloué au sol, quelques instants, avant l’ouverture de la porte, immobile et silencieux, tel un astronef venu se poser sur le sol d’un monde inconnu, et dont l’ équipage ne se décidait pas encore à gravir les degrés d’une échelle de sortie.

A bord, l’équipe formée par mes accompagnateurs, le capitaine et deux techniciens, se concertait en apparence sur la durée du séjour, la distance à parcourir, le site à explorer. Ophélix, le capitaine, Ilarion et Eusébio, les deux mécaniciens, semblaient déjà envisager le retour avec une certaine satisfaction.

Enfin, nous sortîmes du cylindre, et nous nous dirigeâmes vers le bout de la piste. Au bout de quelques centaines de mètres, nous aperçûmes d’autres pistes, plus étroites, de terre et de cailloux tassés, qui se croisaient et s’enfonçaient dans le pays, sous des taillis, le long de haies d’ arbres tout tordus. Nous suivîmes l’une de ces pistes pendant trois ou quatre kilomètres, puis nous entrâmes dans un village de huttes habité par des hommes de petite taille. Ces êtres paraissaient sauvages, vivaient comme des animaux, et, effectivement, ils ne nous ressemblaient pas du tout. Ils ne parlaient pas entre eux dans un langage articulé, mais émettaient des sons bizarres et très aigus, ne faisaient pas attention à nous, évoluaient à l’intérieur du village sans manifester à notre égard la moindre hostilité. Une grande partie de leur corps, de leurs pieds jusqu’ au ras de leur cou, était recouverte de poils ras, serrés, formant des plaques de fourrure rousse, drue, et leurs visages semblaient toujours sourire. Leurs yeux très mobiles, très expressifs, étaient le plus souvent rouges ou roses, parfois bleu nuit. Lorsque l’on s’ approchait d’ eux, ils dégageaient une odeur exécrable, mais cette odeur n’était pas celle des gens qui ne se lavent pas. Ils grimpaient aux arbres avec agilité, se réunissaient en cercle et, de leurs sons nuancés, musicaux, semblaient échanger des informations, et, peut-être des états d’ âme.

Apparemment, ils ne disposaient d’aucune arme, et l’on pouvait voir, accrochés sur les parois extérieures de leurs huttes, toutes sortes d’instruments rudimentaires sans doute destinés à des travaux domestiques, à la culture du sol, à l’entretien ou la réparation.

Nous passâmes la nuit dehors, dans des sacs de couchage spécialement conçus pour ce genre d’expédition. Une nuit froide et claire ; en tout et pour tout, il n’ y eut que deux heures d’obscurité relative.

Au matin, le soleil glissant encore, à peine au dessus de l’horizon, nous repartîmes.

Durant toute la durée du voyage de retour, jusqu’ à Cabo-Verdi, je réfléchissais à tout ce que j’ avais vu, je prenais conscience de ce décalage dans le temps et l’ histoire, de la différence entre ces êtres primitifs et les personnages que nous étions, nous, assis dans ce cylindre volant. Je demandai à Astrid ce qu’elle savait vraiment de ces gens-là.

« Le continent Austral, déjà découvert au 14 ème millénaire ER-3, fut, jusqu’au 18 ème millénaire, sans intérêt réel pour les civilisations des deux autres continents. Ce n’ est que peu de temps avant le Traité d’ Unification Mondiale, avec la disparition des frontières entre les états, qu’il fut progressivement exploré. Des colonies, venues principalement de Circadie et du nord de la Neurélabie, au premier siècle d’ ER-4, s’ établirent le long de la côte septentrionale, ainsi qu’à l’extrémité de la péninsule du Pélican, soit dans ces régions éloignées des hautes latitudes, bénéficiant d’un climat plus tempéré.

 

 

Extrait du 4ème volet « les contes du pays des guignols gris » :

 

 

Le monsieur tout noir...

En l’année 624, âgé de huit ans, je revenais à pied de l’école un soir d'hiver et comme tous les autres soirs, vers cinq heures, je passais par la rue haute qui conduisait directement à la maison de mes parents, au bout de la ville, derrière les remparts...

A vrai dire, la distance à parcourir entre l 'école et la maison n'était pas excessive, tout juste deux petits kilomètres. Mais je trouvais cependant le chemin bigrement long, avec mon très lourd cartable. Au début du trajet, je peinais déjà.

Pour rien au monde, je n'aurais abordé un inconnu dans la rue, tout simplement pour lui demander de me porter le cartable : ç 'eût été le prendre pour un brave guignol de passage, et je n'étais pas de nature, bien que relativement communicatif, à profiter de la bonté ou de la passivité des gens. Je n'aurais même pas demandé un tel service à une jolie et sympathique jeune femme bien habillée ressemblant à ma grande soeur.

Ce soir là, pourtant, en ce deuxième mois de l'année en lequel nous connaissions des températures hivernales anormalement basses à Enizola, le trajet me parut bien plus long que d'habitude.

J'aperçus un monsieur tout noir, noir comme du cirage jusqu'au bout des doigts, vêtu d'un beau costume et sans manteau, qui ne tremblait pas dans la bise glacée, marchant tout droit devant lui, d'un pas régulier, vif et résolu. Tout de suite, je sentis que ce monsieur là avait l'air très gentil, il souriait naturellement, et je me dirigeai vers lui sans aucune crainte.

Le cartable me sembla soudain si léger que je l'oubliai et le laissai tomber par terre. Le monsieur se précipita vers moi, ramassa mon cartable et me demanda où j'allais...

Durant tout le temps qu'il porta mon cartable et que je marchai à ses côtés, j'avais l'impression très nette que rien ne pouvait m'atteindre, que le monde entier bouillonnant et tourbillonnant jusqu'à l'extrémité de son histoire ne me ferait jamais plus peur, que des pierres ou des grêlons, même, jetés des plus hauts nuages, ne me feraient aucun mal, que le ciel ne me tomberait pas sur la tête, et que si toutes ces choses arrivaient quand même, cela ne m'empêcherait jamais d'avancer comme lui, tout droit devant...

Et quelle ne fut pas la surprise de ma chère maman, qui, dans l'encadrement de la porte d'entrée de notre maison, attendant mon retour, aperçut enfin son petit garçon marchant à côté du monsieur tout noir, le cartable au bout de son long bras !

Bien sûr, elle se confondit en excuses et me gronda quelque peu.

Le petit garçon de huit ans est devenu aujourd'hui ce jeune homme de vingt ans, en ce début de l' été 636, toujours à Enizola. Mais la rue haute de jadis s'est élargie, de nouvelles maisons la bordent, et les remparts ont été démolis, depuis l'extension du parc Bételgeuse.

Au service d'accueil du bureau 14 des Messageries Planétaires, le petit écolier au lourd cartable rédige consciencieusement, avec humour, les messages des vieilles dames aux doigts déformés. A présent, une copieuse enregistreuse remplace le cartable. Mais la machine reste au bureau, et le chemin, beaucoup plus long jusqu'à la maison, est parcouru en bicyclette.

Entre hier et aujourd'hui, il ne reste plus que l'espace d'une très grande journée durant laquelle le monsieur tout noir vient de se prendre douze années sur la tête en ayant conservé dans mon souvenir, exactement le même visage...

 

Eridan, Enizola, 23-6-636-ER-4, souvenirs d'enfance.

 

 

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